Lettre de Martin Scorsese à Cédric Klapisch et LaCinetek


Cher Cédric,

Tout en m’attelant à cette nouvelle mission, je tente de clarifier ma pensée ; ce qui me pose toujours un problème, quelle que soit la mission à accomplir, et tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’exprimer mes préférences en matière de cinéma...

Qu’est-ce qu’une « préférence » quand on parle de 7e art ? Qu’est-ce que cela signifie ? Nos préférences évoluent avec le temps et dépendent grandement de nos expériences de vie. Est-il juste, voire approprié, de distinguer les films qui vous ont ébloui par leur beauté et leur puissance dans vos jeunes années de ceux qui vous ont marqué à 30 ans ? À 50 ans ? Ou encore à 72 ans ? Les films qui m’ont bouleversé et obsédé dans ma jeunesse ont été aussi formateurs que déterminants car ils ont ébranlé ma conscience. Ils sont devenus sources d’inspiration et ont même fait office de grammaire pour les films que j’ai réalisés par la suite. Quand je fais l’expérience de les revoir, nombre de ces films demeurent une source intarissable dans laquelle je puise sans cesse.

S’agit-il vraiment de fournir aujourd’hui une sélection de films qui ont été formateurs pour moi ? C’est en tout cas le cahier des charges que j’ai tenté de respecter. Mais quid des films et des cinéastes qui ont enrichi mon parcours et les oeuvres que j’ai voulu réaliser en prenant de l’âge ?

Je pense à Frank Borzage que je n’ai « découvert » qu’en 1989. Je m’étais mis à la recherche de ses films, de tous ceux que je pouvais trouver. J’ai pu en visionner un grand nombre pendant deux années de suite. Il s’agissait aussi bien de copies de films que de cassettes VHS. Je me souviens d’avoir été particulièrement frappé par Sur le velours et Je vous ai toujours aimé. On peut parler là de véritable « fulgurance ».

Je pense aussi à ma longue période de fascination pour Ozu, qui a duré de nombreuses années. Ce sont d’ailleurs ses films qui, peu à peu, m’ont appris à les « voir » véritablement.

Je pense à Mikio Naruse, un réalisateur dont j’avais entendu parler dès les années 70. Je n’ai pu découvrir ses oeuvres sur grand écran que depuis une dizaine d’années seulement. Ce fut une véritable révélation.

Je pense aussi aux préférences qui sont liées à l’humeur du jour, au simple fait qu’à une certaine époque de sa vie, on a envie de se plonger dans tel film plutôt que dans tel autre. Prenez les films de Jacques Tourneur par exemple. La Griffe du passé m’a-t-il davantage « influencé » que Vaudou ? Peut-être, mais parfois, je préfère passer du temps devant l’un plutôt que l’autre. Je vais même pouvoir préférer L’Homme-léopard ou La Féline, voire un film plus mineur comme L’Enquête est close. Ou encore un film mineur réalisé par un réalisateur moins important que Tourneur, mais qui dispose d’une qualité qui me manquerait. Finalement, on pourrait dire que chaque film entre en conversation avec chaque autre film.

Il y a aussi naturellement les films de Powell et Pressburger qui constituent un véritable trésor. Les Chaussons rouges est pour moi un film formateur, mais j’ai découvert leurs autres films au fur et à mesure des années. J’en ai vu certains dans des conditions très loin d’être optimales. Par exemple, Les Contes d’Hoffmann est un film que j’ai vu pour la première fois en noir et blanc à la télévision. J’ai visionné Colonel Blimp pendant de nombreuses années dans une version tronquée. Je n’ai réussi à voir la vraie version du film, celle qu’ils avaient réalisée, qu’en 1985. Et ce n’est que des années plus tard que j’ai vu Je sais où je vais ou A Canterbury Tale pour la première fois. C’est donc tout au long de ma vie que j’ai découvert la richesse de l’oeuvre de Powell et Pressburger.

Pour finir, comment choisir un seul film d’Orson Welles ? Chaque fois que j’aperçois quelques images d’un de ses films, j’ai le sentiment qu’il s’agit peut-être du meilleur de tous. Prenez par exemple, Vérités et mensonges, que j’ai vraiment « découvert » l’an dernier, lorsque j’ai enfin pu le visionner calmement, sans préjugés.

Et que dire des très nombreux films et cinéastes qui n’apparaissent pas sur ces listes et que j’admire...

J’ai donc tenté d’établir une liste de « films formateurs » mais aussi une deuxième liste de films, comme une liste « alternative », sur laquelle figurent des titres que j’aime peut-être encore plus que certains que j’ai cités sur cette première liste « formatrice ».

Nul doute que tout cela est très injuste...

M. Scorsese

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